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Marais du Black Brake
Une lune jaune pale s’eleva entre les enormes troncs des cypres, trouant faiblement l’obscurite du marais. Le phare du bateau dessinait un trait de lumiere dans la masse vegetale compacte et des yeux luminescents surgirent de toutes parts. Hayward avait beau savoir qu’il s’agissait essentiellement de crapauds et de grenouilles, elle ne pouvait s’empecher de ressentir une certaine apprehension. Depuis l’enfance, elle savait que le Black Brake etait infeste d’alligators et de serpents venimeux. Trempee de sueur, elle enfonca sa perche. La chemise de Larry la grattait furieusement. Poste a l’avant de l’embarcation, les cartes posees devant lui, Pendergast tentait de trouver son chemin a la lueur de sa lampe electrique. Ils exploraient les culs-de-sac les uns apres les autres depuis des heures, a la recherche d’un passage.
Pendergast braqua le rayon de sa lampe sur l’eau et jeta une pincee de terre a la surface afin de tester le courant,
— Un peu moins de deux kilometres, murmura-t-il.
Hayward enfonca la perche, gagna l’arriere du bateau, la retira de l’eau boueuse, repassa a l’avant et recommenca. Elle avait le sentiment desagreable de se noyer au milieu d’une jungle inextricable.
— Que decide-t-on si on s’apercoit que le campement n’existe plus ?
Pendergast ne repondit pas. La lune ne cessait de monter dans le ciel et la jeune femme s’emplit les poumons, oppressee par la moiteur parfumee qui les entourait. Un moustique lui zonzonna aux oreilles et elle le chassa de la main.
— Le dernier chenal creuse par les bucherons se trouve un peu plus loin, lui annonca Pendergast. Au-dela s’etend la partie des marais qui entoure Spanish Island.
Le bateau s’enfonca dans un parterre de jacinthes d’eau et une forte odeur de terre moisie leur monta aux narines.
— Pourriez-vous eteindre le phare ? demanda Pendergast. Je ne voudrais pas donner l’alerte a nos hotes.
— Vous pensez vraiment que nous allons decouvrir des <> la-bas ? s’enquit Hayward en pressant le bouton.
— Je suis convaincu de trouver la solution. Sinon, pourquoi s’etre donne tant de mal pour nous arreter ?
A mesure que ses yeux s’adaptaient a l’obscurite, Hayward constata que la lune eclairait le marais infiniment mieux qu’elle ne l’avait imagine.
Un bras d’eau tremblait un peu plus loin, au-dela de la barriere formee par les troncs des arbres. Quelques instants plus tard, le bateau se glissait dans l’ancien chenal que recouvrait un tapis de plantes aquatiques. Les branches des cypres formaient un dais presque opaque au-dessus de leurs tetes.
Soudain, la barque stoppa net et Hayward se raccrocha a la perche pour ne pas perdre l’equilibre.
— Nous avons touche une racine ou une branche morte, expliqua Pendergast. Voyez s’il est possible de contourner l’obstacle.
Hayward s’arc-bouta sur la perche et l’avant du bateau pivota sur lui-meme, envoyant l’arriere buter contre un cypres. L’embarcation dansa un instant sur l’eau avant de se degager. Hayward s’appretait a repartir de l’avant lorsqu’une longue silhouette luisante glissa d’une branche sur ses epaules. Une sensation froide et seche lui glaca le dos et elle se mordit la joue pour ne pas hurler de degout.
— Ne bougez pas, lui commanda Pendergast. Ne respirez pas.
Tout en s’obligeant a rester immobile, elle l’entendit s’approcher d’elle. En equilibre sur la montagne d’armes stockees au fond du bateau, il eleva lentement le bras. L’instant d’apres, il saisissait le serpent comme l’eclair et l’envoyait au loin d’un mouvement sec du poignet. Hayward eut tout juste le temps de voir le reptile, long de plus d’un metre, disparaitre dans l’eau du chenal.
— Agkistrodon piscivorus, recita Pendergast d’une voix grave. Un mocassin d’eau.
Hayward frissonna, encore habitee par l’horrible sensation de l’animal sur sa peau, puis elle reprit la perche et poussa le bateau vers l’avant tandis que Pendergast se plongeait dans la lecture de ses cartes, surveillant d’un oeil prudent l’entrelacs de branches au-dessus de sa tete. Des moustiques, des grenouilles, des serpents.., il ne manquait plus qu’un alligator.
— Nous allons probablement devoir poursuivre a pied d’ici quelque temps, lui annonca Pendergast dans un murmure en levant le nez de sa carte afin d’observer les alentours. Le chenal semble obstrue un peu plus loin.
A pied. Genial, grinca interieurement Hayward en repensant aux alligators.
Elle enfonca la perche et poussa. Soudain, Pendergast fondit sur elle et ils basculerent tous les deux dans l’eau noire. Hayward se redressa instinctivement, trop etonnee pour se debattre. Elle venait a peine de sortir la tete du chenal lorsqu’elle entendit l’echo d’une fusillade.
Une balle frappa de plein fouet le moteur avec un ping retentissant dans une gerbe d’etincelles. Ping ! Ping ! Les coups de feu venaient de sa droite.
— Les armes, lui glissa a l’oreille la voix de Pendergast.
Elle agrippa le rebord de l’embarcation et profita d’une accalmie pour hisser un bras par-dessus bord, prendre le premier fusil qui lui tombait sous la main et replonger. Une pluie de balles s’abattit sur la barque et une coulee de feu courut le long du fond, preuve que l’un des projectiles avait creve le reservoir.
— Ne ripostez pas, murmura Pendergast en la poussant a Pabri, Refugiez-vous de l’autre cote de la coque, prenez pied sur l’autre rive et mettez-vous a couvert.
Elle lui obeit en veillant a nager au maximum la tete sous l’eau. La carcasse du bateau flambait dans son dos, projetant une lueur jaune a travers le chenal. Le bruit de l’explosion lui parvint comme assourdi et le souffle passa au-dessus de sa tete tandis qu’une enorme boule de feu se lancait a l’assaut du ciel, suivie par le crepitement des munitions de l’arsenal entrepose au fond de la barque.
Une pluie de balles s’abattit autour d’elle.
— Nous sommes reperes, souffla Pendergast d’un ton insistant. Plongez et nagez !
Hayward prit sa respiration, mit la tete sous l’eau et se dirigea tant bien que mal vers la berge du chenal, genee par le fusil. Elle peinait a avancer, les pieds englues dans la vase, evitant de se poser trop de questions sur la nature des bestioles qui lui glissaient le long des jambes. Surtout, ne pas penser aux mocassins d’eau, aux ragondins et aux sangsues geantes qui infestaient le marais. Les balles continuaient de fendre l’eau en sifflant, mais ses poumons etaient pres d’exploser et elle refit brievement surface avant de plonger a nouveau.
L’eau bruissait du bourdonnement des projectiles. Hayward ne savait pas ou se trouvait Pendergast, mais elle n’avait pas le temps de se poser de question a son sujet, trop occupee a nager en prenant sa respiration a intervalles reguliers. La boue sous ses pieds devenait plus compacte et elle se retrouva bientot a plat ventre dans la vase, a quelques metres du bord. Le tireur se trouvait toujours sur sa droite et les balles se fichaient les unes apres les autres dans les arbres au-dessus d’elle. Les coups de feu s’etaient espaces, signe que son agresseur se contentait de tirer au juge dans la direction ou il l’avait vue disparaitre.
Elle rampa jusqu’a la berge glissante du chenal et s’allongea sur le dos au milieu des jacinthes, le temps de reprendre son souffle, couverte de boue. Tout etait arrive si vite qu’elle n’avait pas eu le temps de reflechir. Une certitude, pourtant : il ne s’agissait pas des pecheurs de Malfourche, mais d’un tireur isole. Quelqu’un qui guettait leur arrivee.
Elle hasarda un coup d’oeil autour d’elle. Pas de trace de Pendergast. Le fusil serre contre sa poitrine, elle pataugea dans un ruisseau le plus discretement possible jusqu’a une vieille souche de cypres. Un leger clapotis lui laissa croire un instant que Pendergast la rejoignait et elle s’appretait a l’appeler lorsqu’une lumiere troua l’obscurite sur sa gauche.
Elle baissa vivement la tete et se dissimula derriere la souche. Centimetre par centimetre, elle attira le fusil a elle. Il etait couvert de terre et elle commenca par le plonger dans l’eau du ruisseau en l’agitant doucement, puis elle le palpa afin de savoir a quoi elle avait affaire. Il s’agissait d’une carabine a canon octogonal de gros calibre. Sans doute un modele 45/70, une replique quelconque d’un modele du Far West, peut-etre meme une reproduction d’une vieille Browning. Une arme a toute epreuve, dotee d’un chargeur de quatre a neuf balles, capable de tirer malgre son sejour dans l’eau.
Le faisceau de la lampe passa entre les arbres. Les tirs avaient cesse, mais la lumiere se rapprochait.
Le mieux etait encore de tirer sur cette satanee torche qui l’aveuglait. Elle leva le canon de la carabine avec d’infinies precautions en prenant le temps de laisser s’egoutter l’eau, puis elle arma le chien et poussa une balle dans la chambre. La lumiere etait tout pres a present, avancant lentement le long du chenal. Elle visa, le doigt sur la detente, lorsqu’une main se posa sur son epaule.
Elle etouffa un cri en plongeant la tete derriere la souche.
— Ne tirez pas, lui ordonna Pendergast dans un souffle. C’est peut-etre un piege.
Elle hocha la tete en ravalant sa surprise.
— Suivez-moi.
Elle vit Pendergast ramper le long du ruisseau et l’imita. La lune s’etait cachee derriere des nuages, mais les dernieres lueurs de l’incendie qui avait emporte le bateau de peche de Minus leur permettaient de voir ou ils allaient. Le ruisseau se transforma rapidement en ruisselet et ils se retrouverent sur une bande de terre boueuse arrosee par quelques centimetres d’eau. La lampe allait les rejoindre et ils se collerent a plat ventre dans la boue apres avoir pris leur respiration. Le pinceau de lumiere passa lentement au-dessus d’eux, Hayward, les nerfs tendus a craquer, attendait a chaque instant le coup de feu fatal, mais elle releva la tete en constatant qu’il ne venait pas. Plusieurs troncs de cypres morts pourrissaient un peu plus loin et Pendergast se precipita sans hesiter dans ce camp retranche improvise, aussitot imite par Hayward.
La jeune femme nettoya a nouveau la carabine pendant que Pendergast agissait de meme avec son Les Baer. La lampe balaya la meme zone, plus pres encore cette fois.
— Comment savez-vous qu’il s’agit d’un piege ? chuchota Hayward.
— Trop facile. Le tireur n’est pas seul et ils attendent que nous fassions feu sur le projecteur pour nous reperer,
— Que suggerez-vous ?
— Nous attendons, sans bouger et sans bruit.
La lampe s’eteignit et l’obscurite reprit ses droits. Impassible comme a son habitude, Pendergast ne bougeait plus derriere les troncs morts ; quant a Hayward, attentive au moindre bruissement, elle avait le sentiment d’etre cernee par une faune grouillante. A moins qu’il ne s’agisse d’une faune humaine.
Le bateau coula apres avoir acheve de se consumer dans une nappe de gazole. La nuit etait presque totale dans le marais. Soudain, la lumiere se ralluma a quelques metres d’eux.